ELEGIE de Pierre de Ronsard

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras !

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas :
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des
Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer les déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d’été ne rompra la lumière.
Plus l’amoureux pasteur, sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle
Janette.
Tout deviendra muet,
Echo sera sans voix,
Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue.
Tu perdras ton silence et, haletant d’effroi,
Ni
Satyres ni
Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu, vieille forêt, le jouet de
Zéphyre,
Où premier j’accordai les langues de ma lyre,
Où premier j’entendis les flèches résonner

D’Apollon, qui me vint tout le cœur étonner,

Où premier admirant la belle
Calliope,

Je devins amoureux de sa neuvaine trope,

Quand sa main sur le front cent roses me jeta,

Et de son propre lait
Euterpe m’allaita.

Adieu, vieille forêt, adieu, têtes sacrées,

De tableaux et de fleurs autrefois honorées,

Maintenant le dédain des passants altérés,

Qui, brûlés en été des rayons éthérés,

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,

Accusent vos meurtriers et leur disent injures.

Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens,

Arbres de
Jupiter, germes
Dodonéens,

Qui premiers aux humains donnâtes à tepaître,

Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître

Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers,

De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !

O
Dieux, que véritable est la philosophie,

Qui dit que toute chose à la fin périra,

Et qu’en changeant de forme une autre vêtira !

De
Tempe la vallée un jour sera montagne,

Et la cime d’Athos une large campagne,

Neptune quelquefois de blé sera couvert.

La matière demeure et la forme se perd.

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